Le rapport Brazza

Pierre Savorgnan de Brazza

Catherine Coquery-Vidrovitch

19,00

Un document fondamental pour appréhender l’histoire coloniale européenne au tournant du XXe siècle, ses enjeux, ses pratiques et ses effets.
ISBN : 978-2-36935-006-4
320 pages
date de parution : mars 2014

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En 1903, le journaliste britannique Edmund Morel entreprend de lancer une campagne européenne contre les abus du « caoutchouc rouge » (sanglant) de l’État indépendant du Congo, le futur Congo belge, alors soumis au pouvoir discrétionnaire de Léopold II, roi des Belges. Côté Congo français, les abus sont réputés moins criants. Néanmoins ils sont assez réels pour provoquer quelques remous dans la presse et au parlement au cours de l’année 1904-1905.
En 1905, pour tenter de faire taire les rumeurs et calmer l’impatience des autres puissances coloniales de la région, les autorités françaises se sentent obligées de dépêcher sur place une mission d’inspection.

Telle est l’origine de la dernière mission en Afrique de Pierre Savorgnan de Brazza, partie le 5 avril 1905 de Marseille, qui entraîna la mort de l’explorateur, le 14 septembre 1905, à l’escale du retour à Dakar. Le rapport qui fut rédigé par le ministère à partir des archives de la mission, jugé explosif, ne fut jamais publié. Il fut oublié et on le crut perdu…

Le rapport Brazza met en lumière un système inefficace, coûteux pour l’État et surtout à l’origine d’abus massifs et intolérables. Il montre le poids exercé par les intérêts privés sur la politique coloniale. Il prouve que l’administration française ne pouvait ignorer ces dérives, qu’elle les tolérait et que, dans une certaine mesure, elle les couvrait.

À travers cette histoire singulière c’est la question même de la mémoire et de l’écriture de l’histoire coloniale française et européenne qui est posée à nouveaux frais, comme l’explique Catherine Coquery-Vidrovitch, seule historienne française à avoir eu connaissance du rapport, dès 1965 : « Tout se passe comme si on avait affaire à un cas d’amnésie collective, ou plutôt à une volonté collective de ne pas savoir, de ne pas se souvenir. […] Ce manque de curiosité, ou plutôt ce désir, inconscient ou non, de ne pas inventorier le passé colonial, dure encore aujourd’hui. […] La raison d’être de la présente édition est, sur des faits précis, d’établir aussi fidèlement que possible le savoir tel que nous l’ont transmis des documents originaux, inédits, abondants et librement consultables, seule façon de prendre sereinement connaissance de la totalité de notre passé. »

Pierre Savorgnan de Brazza

Pierre Savorgnan de Brazza est issu d'une famille de la noblesse italienne. Il est né le 26 janvier 1852 à Rome. Il suivra l'amiral Louis de Montaignac, son précepteur français à Paris avant d'entrer à l'Ecole navale de Brest. Naturalisé français, il explore l'Afrique en commençant par suivre le fleuve Ogooué qu'il tente de remonter jusqu'à sa source entre 1875 et 1878. Sa seconde expédition, en 1880 consiste à remonter le fleuve Congo. Il signe un traité avec Illoy 1er, qui est fondateur de la présence française dans la région. Illoy Ier autorise un établissement français à Nkuna sur la rive droite du fleuve Congo ; l'endroit deviendra Brazzaville. En 1885, il est nommé commissaire général du Congo. En 1897, Brazza s'oppose à la décision du ministre des Colonies, André Lebon, de soumettre les territoires qu'il a gagnés à la France au régime de la concession, déjà en vigueur au Congo belge, et qui livrerait les populations à la cupidité des sociétés capitalistes privées chargées de « mettre en valeur » ce territoire de 650 000 km² composé du Gabon, du Congo et de l'Oubangui-Chari. En avril 1898, il est écarté de la marine nationale et placé à la retraite d'office. En 1905, à la suite du scandale de l'affaire Toqué-Gaud, Pierre Savorgnan de Brazza est envoyé à nouveau au Congo pour inspecter les conditions de vie dans les colonies. Il collecte des informations explosives qui constitueront le fameux Rapport Brazza, classé confidentiel dès sa publication puis supposé perdu, et que les éditions le passager clandestin publient pour la première fois en mars 2014 dans la collection Les Transparents avec une préface de Catherine Coquery-Vidrovitch. Au retour de sa mission, atteint de fortes fièvres, Pierre Savorgnan de Brazza est contraint de débarquer à Dakar où il meurt le 14 septembre 1905.

Catherine Coquery-Vidrovitch

Catherine Coquery-Vidrovitch est une historienne française, spécialiste de l'Afrique et professeur émérite de l'université Paris Diderot. Elle a fondé au milieu des années 1970, avec et grâce à Jean Dresch, géographe spécialiste de l'Afrique subsaharienne et du monde arabe, et dirigé pendant 17 ans le laboratoire "Connaissance du Tiers-Monde, Afrique", devenu SEDET/CNRS (Sociétés en Développement, Études transdisciplinaires), aujourd'hui partie du CESSMA (Centre d'études en sciences sociales sur les mondes africains, américains et asiatiques). Ses travaux, qui ont fait l'objet de très nombreuses publications, portent sur l'Afrique, les enjeux politiques de la colonisation ainsi que sur le concept d'impérialisme et de capitalisme en Afrique.

Explorateur mythique, Pierre Savorgnan de Brazza (1852-1905) fut un acteur marquant de l’expansion coloniale française en Afrique. C’est lui qui gouverna, à partir de 1886, l’immense territoire du « Congo français ». On connaît moins sa dernière mission, « pourtant la plus percutante », souligne l’africaniste Catherine Coquery-Vidrovitch . Et pour cause : le dit rapport fut rapidement « oublié au fond d’un tiroir du ministère des colonies ». Le voici retranscrit dans son intégralité. (…) Un document de référence, accablant, remarquablement présenté.
Le Monde des livres


La bombe Brazza. Voici l’enquête inédite commandée en 1905 par la République française à Pierre Savorgnan de Brazza. Au moment où l’Etat belge subit les foudres de l’opinion pour la violence de sa colonisation, la France avait réclamé cet audit au grand explorateur, qui trouva la mort dans cette dernière mission. Ce qu’elle révèle de l’influence des intérêts privés dans la politique coloniale, ou de l’affaire des « femmes de Bangui », jugé explosif, ne fut jamais rendu public. Grâce à l’historienne Catherine Coquery-Vidrovitch, voilà qui est fait. Brazza peut reposer.
Christophe Ono-dit-Biot, Le Point


Pendant deux mois, une commission chargée de rédiger le rapport final travaille d’arrache-pied, mais celui-ci ne sera jamais rendu public. Trop scandaleux. Le voici publié pour la première fois. Qu’avait mis au jour Brazza de si dérangeant ? Il avait montré, comme le dit la préfacière Catherine Coquery-Vidrovitch, que « les abus, nombreux et fréquents, n’avaient rien d’exceptionnel ». […] Le message est clair : on a livré un pays entier à la voracité d’intérêts privés, et l’administration ferme les yeux sur les crimes que commettent ces prédateurs. Et dire que la loi du 23 février 1905 a failli comporter un article sur les «effets positifs» de la colonisation…
Jean-Luc Porquet, Le canard enchaîné


Outre les crimes commis chaque jour contre les colonisés, le rapport donne à voir la réalité et l’arbitraire du régime économique mis en place par la colonie, qui s’accompagne de la prise d’otages de femmes et d’enfants qu’on affame pour obliger les hommes à récolter le caoutchouc. Le texte est parfois aride par ses considérations économiques – sur la perception de l’impôt en nature, par exemple -, mais son intérêt est aussi d’être un document de première main, qui rend visibles les choix racistes opérés dans sa rédaction : privilégier le discours des colons administrateurs au détriment de la parole des colonisés. Les crimes et les exactions du régime colonial n’étaient pas des exceptions, c’était le régime de droit commun. Et ce constat, qui peine à s’imposer à tous aujourd’hui encore, a pourtant été fait par l’administration française dès 1905.
Alternatives économiques


Oublié de l’histoire africaine, le rapport rédigé en 1905 par Savorgnan de Brazza, qui jette un jour cru sur les abus du pouvoir colonial et de divers entrepreneurs (notamment autour de l’exploitation du caoutchouc) au sein du Congo Français. Un texte sulfureux, qu’on croyait perdu, et que l’historienne Catherine Coquery-Vidrovitch vient d’exhumer des archives d’outre-mer.
Tout un monde, France culture